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L’économie informelle

Qu’est-ce que l'économie informelle ?

L’économie informelle a ceci de particulier qu’il est très difficile d’en donner une définition précise mais il est très facile de reconnaître l’informel quand on le voit. Il s’agit des vendeuses de fruits et légumes dans les marchés, des mécaniciens, des boutiquiers, des tailleurs, des moto-taximen etc. C’est le monde de la débrouillardise dans lequel le métier a souvent été appris sur le tas.

Les tentatives de définition de ce secteur sont notamment limitées par le fait que ces entreprises paient bien souvent des redevances à la mairie pour l’utilisation de leurs espaces commerciaux…(cela peut aller aussi bas que 100 FCFA par jour pour des vendeuses au marché).

Importance

Si dans les pays “plus avancés”, l’informel c’est le marché noir, souvent associé au trafic de la drogue, des armes et autres produits douteux, en Afrique et dans la plupart des pays émergents, le secteur informel est un vrai secteur économique reconnu (même à voix basse) par tout le monde.

 

Le secteur informel représente près de 60% du PIB en Afrique Subsaharienne selon la Banque Africaine de Développement. Même si on peut mettre en doute la précision de cette estimation, il est indéniable que l’économie informelle est la grande inconnue dans le processus de développement des pays africains.

 

Autrefois considérée comme un état transitoire vers un niveau de développement avancé, l’économie informelle montre une résilience assez impressionnante en dépit de la croissance récente des pays africains. Il faut d’ailleurs trouver la raison pour laquelle les gouvernements ont du mal à s’y attaquer frontalement : le secteur informel est un coussin d’amortissement formidable et une source d’opportunités d’emplois pour les nombreux jeunes des pays africains. A titre d’illustration, près de 90% des emplois au Cameroun ou au Sénégal sont dans le secteur informel.

L’importance de cette économie parallèle réside par ailleurs dans la porosité qui existe entre elle et le monde formel. En effet, les entreprises formelles sont quasiment obligées de passer à travers le secteur informel pour assurer la distribution des produits qu’elles fabriquent. Le secteur informel se caractérise à ce titre par une extrême fragmentation des acteurs qui permet d’atteindre d’une manière relativement efficace les consommateurs dans différents contextes.

Il est donc évident que le succès des politiques de développement et des opportunités de croissance dans les pays émergents ne pourra que passer par une connaissance plus précise des flux, des enjeux et des équilibres en cours au sein de l’économie informelle.

Pour aller plus loin

Selon Kako Nubukpo, chercheur invité à Oxford, “la vitalité du secteur informel s’explique aussi par l’immersion de ses pratiques dans les aspects socioculturels de chaque pays — proximité, solidarité, liens sociaux forts, sentiment d’appartenance familiale, ethnique, clanique, etc.”. Ainsi il est tout à fait possible d’élargir la définition de l’économie informelle peut être élargi à l’ensemble des transactions qui ne sont pas “normées” notamment toute l’économie de l’entraide, l’économie des réseaux sociaux et des bons plans…

Difficultés d’appréhension​

La difficulté d’appréhender et de comprendre l’économie informelle est liée selon nous à 3 raisons principales :

  • Le déficit de confiance entre les acteurs informels et le monde formel
  • Le rythme extrêmement élevé des transactions au sein de l’économie informelle
  • La complexité du dénombrement au sein d’un secteur composé de très nombreux petits acteurs 

Le déficit de confiance entre le secteur informel et le monde formel

Faites une expérience. Allez dans un garage informel muni d’un cahier et essayez de poser des questions sur l’activité du mécanicien. Au mieux, on vous répondra poliment, au pire, on vous prendra comme des agents des impôts qui viennent faire de l’extorsion de fonds. Car il s’est produit un phénomène très intéressant. Pendant que les économistes et les penseurs théoriques du développement se détournaient du secteur informel en le traitant de tous les noms, les collecteurs d’impôts locaux ont bien compris le potentiel de ces activités et se livrent à une collecte tout aussi informelle de taxes et impôts.

Par ailleurs, le discours ambiant post-colonial qui a érigé la réussite sociale en capacité à travailler dans un bureau climatisé a fini de marginaliser le secteur informel et par ricochet à créer un fossé (de considération) entre le secteur informel et le secteur formel.

Cette défiance rend presque impossible toute tentative “classique” d’approche de type enquête sur le secteur informel, notamment lorsqu’il s’agit de questions liées aux finances et aux flux monétaires. Hors, ce sont justement ces données financières qui permettent de rationaliser l’approche vers ces acteurs. Il y a donc là une équation particulièrement complexe à résoudre.

La vitesse et la taille des flux dans le secteur informel

Le monde de l’informel est aussi par essence le monde de la micro-transaction. Une balade dans un marché d’une grande capitale africaine comme Abidjan ou Lagos ressemble à un séjour dans une fourmilière. Et comme dans une fourmilière, une quasi-infinité de micro-transactions ont lieu chaque minute et une séance de shopping dans cet environnement est presque une activité physique tant on a l’impression que tout “fourmille” autour de nous.

Une des grandes forces de l’économie informelle est sa capacité à “re-packager” les produits du monde formel pour les adapter à toutes les bourses. En effet, dans l’informel, il est possible d’acheter pratiquement tout “au détail”. On peut y acheter une tranche de beurre, un clou, un verre d’eau et même une simple tranche d’ananas. Ce fractionnement du produit conduit donc à une démultiplication du nombre de transactions qui se déroulent quasiment dans des fractions de seconde, a l’image des micro-transactions ayant lieu dans les places boursières avec les vendeurs à la sauvette pour traders.

On arrive ainsi à des situations presque invraisemblables ou les acteurs informels eux-mêmes ne savent pas réellement quel est leur chiffre d’affaires… Tant qu’ils sont capables d’acheter la marchandise pour recommencer un nouveau cycle de commerce, de payer leurs dépenses quotidiennes sans trop de souci, eh bien ca va. 

La determination precise des flux en jeu dans l’économie informelle est cruciale d’un point de vue macroéconomique pour permettre de dessiner des politiques économiques pertinentes. Elle est aussi extrêmement importante pour permettre à ce secteur d’attirer les investisseurs qui pourront lui faire passer un cap technologique. Dans ce cadre, il faudra être capable d’enregistrer un nombre important de transactions sur une courte période de temps, ce qui constitue un véritable challenge technique.

La difficulté à dénombrer l’informel

La difficulté micro-économique d’analyser tous les flux d’un acteur dans l’économie informelle est couplée à une difficulté macroéconomique de dénombrer ces acteurs. En effet, quand bien même les flux d’un acteur seraient connus, le calcul des flux globaux nécessite de connaître au moins approximativement le nombre d’acteurs dans les différentes métiers du secteur informel. Combien y a-t-il de vendeuses de tomates à Nairobi, combien y a-t-il de tailleurs au Sénégal etc. 

A l’éclatement des transactions est couplé un éclatement extrême des acteurs. On peut retrouver des dames qui ont un comptoir sommaire au bord de la route avec juste quelques oranges épluchées, un call-box et quelques friandises. Dénombrer ces acteurs peut aussi être un véritable casse-tête technique. 

 

Pour aller plus loin

Il est relativement simple de “prolonger” l’ensemble des activités informelles par les ménages. En effet, on peut considérer un menage comme une petite unité de production et de consommation informelle. Une fois ce parallèle effectue, les problématiques de recensement dans les pays en développement semble similaires à celle de dénombrement des activités informelles. 

L’estimation des activités informelles est souvent d’ailleurs un serpent qui se mord la queue car on utilise souvent des “nombres de commerce par habitant” pour estimer le nombre d’activités. On estime par exemple qu’une boutique de quartier peut couvrir 1000 habitants, mais si le recensement lui-même n’est pas précis…